Reply to Emilie

🖋️ Texte Original (Français)

RÉPONSE DE M. LE COMTE D’ALBERT, A la Lettre que Mademoiselle MAUPIN lui avoit écrite, pour lui annoncer le parti qu’elle avoit pris de ſe retirer du Monde.

VOUS voulez, Emilie, que je vous diſe mon ſentiment ſur le parti que vous prenez: & de la maniere dont vous vous expliquez, il me ſemble que vous attendez que j’approuve votre deſſein pour le ſuivre avec plus de confiance.

Songez-vous à qui vous vous adreſſez? Eſt-ce ma religion, eſt-ce mon cœur, eſt-ce ma complaiſance que vous voulez mettre à l’épreuve? Et comptez-vous, en me conſultant, que je ſois aſſez le maître de mes ſentimens, pour vous fortifier dans les votres? Avez-vous perdu l’idée de ce que je ſuis à votre égard? N’eſt-ce pas inſulter à mon malheur, que de me forcer à l’approuver? Et ne mériteriez-vous pas, que pour vous punir de votre injuſtice, je me rangeaſſe du parti du monde, contre vous-même?

Je ſçai que vous ne doutez pas de la part que je prends à tout ce qui peut faire votre bonheur: mais ignorez-vous que vous ne pourrez parvenir à celui où vous aſpirez, qu’aux dépens du mien propre, & ſans qu’il m’en coûte mon repos? Ne devez-vous pas craindre qu’à force de m’intéreſſer à ce que vous faites, je ne tâche à vous en diſſuader? Et pouvez-vous ſagement vous fier à un homme, qui ne ſçauroit agir de bonne foi, ſans trahir ſes intérêts? Vous le ſçavez, Emilie, depuis que vous renoncez au monde, mes intérêts deviennent bien différens des vôtres.

A quelle extrémité me réduiſez-vous donc, pour répondre à la bonne opinion que vous avez de moi? Et qu’il m’en coûte cher de vous avoir perſuadée de ma ſincérité? Il faut que je me détache de moi-même pour me conformer à vos intentions; il faut que j’étouffe tout ſentiment de ſenſibilité & de délicateſſe, il faut enfin que je vous tienne un langage tout oppoſé aux mouvemens de mon cœur, & que je m’immole pour vous plaire. Jamais la raiſon n’a tant pris ſur la nature: mettez donc à ce ſacrifice tout le prix qu’il mérite; c’eſt le plus grand que j’aye jamais fait, & que je puiſſe faire de ma vie. Ç’en eſt donc fait? Vous prenez le parti de la retraite: vous quittez le monde, & nous vous allons perdre pour toujours; rien ne ſembloit pourtant vous preſſer encore, & vous aviez dans les charmes ſeuls de votre voix, de quoi fournir à ſes plaiſirs.

Cependant vous le quittez ce monde attentif à vous plaire, & idolâtre de vos talens: la plupart de ceux qui s’en ſéparent, ſe plaignent de ſon infidélité, & c’eſt à lui à ſe plaindre de la vôtre.

Vous aimez-mieux, dites-vous, être infidèle au monde qu’à la lumiere qui vous éclaire; vous connoiſſez ſes injuſtices & ſes caprices, & vous ne lui donnez des marques de votre inconſtance qu’afin de prévenir la ſienne.

Mais en vérité, croyez-vous être aſſez d’accord avec vous-même, pour n’être point ébranlée dans votre réſolution? Le dégoût qui fait retirer les autres, eſt ſouvent mêlé de dépit; & ſi l’on ne peut pas vous ſoupçonner d’être piquée contre le monde, ne l’aimez-vous point encore en le quittant? Et quand même vous ne l’aimeriez plus, n’avez-vous pas lieu de croire que vous en êtes aimée? Aurez-vous donc aſſez de courage pour vous mettre au-deſſus de ces conſidérations, & pour triompher, non-ſeulement de vos ſentimens, mais encore du regret que l’on a de votre perte.

Si vous en venez à bout, cette victoire n’eſt pas commune: la plupart des femmes ont bien de la peine à prendre leur parti, lorſqu’elles ceſſent de plaire, & que, de tout ce qu’elles laiſſent au monde, rien ne les regarde plus que le dégoût qu’il a pour elles.

Vous ſentez-vous parfaitement détachée de ces douces habitudes que vous aviez contractées avec lui? Tous les liens par où vous y teniez ſont-ils rompus? L’horreur de la ſolitude où vous allez vous réduire, ne vous effraye-t-elle point? La nature en eſt-elle d’accord? Et ne craignez-vous pas que la vertu qui vous ſépare du monde ne prenne trop ſur votre amour-propre.

Ne vous y trompez pas, Emilie, vous le porterez avec vous dans votre retraite, cet amour-propre: il conſervera, ſans que vous vous en apperceviez, des intelligences ſecrettes avec le monde, & ils agiront enſuite tous deux de concert pour vous ébranler & pour vous ſéduire. Il vous laiſſe maintenant diſpoſer en apparence de vos ſentimens, parce qu’il ſemble ſe contenter de la gloire que l’on trouve à ſurmonter ſes paſſions; mais cette gloire qui le flatte aujourd’hui, lui paroîtra bien-tôt peut-être une chimere. Il voudra vous faire entendre que dans le monde comme ailleurs, on peut modérer ſes déſirs, que les plaiſirs ſont plus dangereux dans l’éloignement que quand on les enviſage de près; qu’ils ne doivent tout leur prix qu’à l’idée que l’on s’en fait dans la ſolitude, & que l’uſage leur ôte ce que leur prête ſouvent une imagination échauffée.

Vous m’allez dire que vous les connoiſſez aſſez pour n’en jamais oublier l’abus; mais croyez-moi, votre imagination démentira votre mémoire: vous vous ferez une nouvelle idée de ces plaiſirs comme s’ils avoient changé de nature: le monde vous paroîtra plus beau dès que vous n’y ſerez plus; vos ſens qui ſeront repoſés & qui auront repris de nouvelles forces, y entraîneront encore vos déſirs. Ce même amour-propre qui prendra le parti de vos ſens, vous ſera regarder votre retraite plutôt comme un effet de votre inconſtance, que comme l’ouvrage de votre raiſon, il vous perſuadera que votre zèle a été trop prompt, & vos démarches trop précipitées. Vous l’écouterez, malgré les grands motifs qui vous ont déterminée; peut-être y aura-t-il des momens où vous ſerez d’accord avec lui, & où vous vous ſerez une raiſon contre votre raiſon même.

D’ailleurs vous trouverez plus d’obſtacles que vous ne penſez dans l’état de vie que vous choiſiſſez: je ſçai que vous avez du courage, mais êtes-vous ſûre que vous aurez de la conſtance? La ſolitude qui ne vous épouvante point dans la chaleur de votre zèle, n’aura-t-elle rien qui vous rebute & qui vous ſurmonte? Comptez-vous y être exempte de l’ennui qui l’accompagne? Et votre eſprit pourra-t-il ſe défendre de l’abattement où il tombe, quand privée de tout commerce, il n’aura plus où s’appuyer que ſur lui-même. Nous avons en nous-mêmes bien moins de reſſources que nous ne penſons. Quelque dégoût qui nous éloigne quelquefois de la ſociété, ce dégoût céde bien-tôt à l’attrait de ſes charmes, & quoique nous nous aimions toujours au-deſſus de tout, vous ne ſçauriez croire combien & juſqu’à quel point nous nous déplaiſons à nous-mêmes.

Mais je ne ſonge pas que vous avez pris votre parti, & que tous ces retours que je vous fais faire ſur vous-même ſont inutiles. Il n’eſt plus queſtion de vous diſtraire d’un deſſein que vous ne voulez point quitter, il ne s’agit que des regles que l’on doit ſe preſcrire en le ſuivant; que ne ſuis-je à portée de vous en donner, & de vous éclairer ſur l’uſage que vous devez faire de la vertu!

Qu’elle eſt méconnoiſſable & différente d’elle-même, cette vertu, dans les actions & dans les diſcours de ceux qu’on nomme ordinairement dévôts. Ils croyent en exprimer le caractere dans l’uſage qu’ils en font, & ils ne nous expriment que leur humeur & leurs paſſions; ils prétendent en ſuivre les maximes, & ils ne ſuivent uniquement que leurs propres mouvemens: au lieu de ſe conformer à elle, ils la conforment à eux & la ramenent à leurs inclinations; & loin de ſe tranſporter dans ſon eſprit & de ſe détacher du leur, ils l’aſſujettiſſent à leurs ſens, & ne la font ſervir qu’à leurs deſſeins.

La Vertu eſt humble, modeſte, charitable, déſintéreſſée & compatiſſante. Elle ne conſerve aucune de ces qualités avec ces dévôts: dans les ames véritablement converties, elle couvre les défauts du prochain, les excuſe, les diminue, & ſe les cache ſouvent à elle-même. Dans les dévôts elle les dévoile indiſcrettement, en parle avec immodération, les exagere & les empoiſonne même le plus ſouvent, ſous prétexte de les vouloir corriger.

Quel affreux caractere ne lui donnent-ils pas? Elle eſt médiſante dans leur bouche, quand elle doit être zèlée; indiſcrette, quand il la faut circonſpecte: elle eſt cruelle, quand la charité la demanderoit condeſcendante; orgueilleuſe, injuſte & vindicative, quand il faut qu’elle ſoit humble, équitable & miſéricordieuſe; enfin ils lui donnent tous les ſentimens du vice, ſous la couleur ſpécieuſe de la Religion.

Démêlez, Emilie, démêlez la fauſſe vertu de ces dévôts affichés, d’avec la vertu ſincere des Saints; que les ſentimens qui vous ſéparent du monde ne vous inſpirent point de préſomption; ſoyez ſage & circonſpecte dans vos diſcours; ne parlez point des vices du ſiécle avec une oſtentation de vertu: gémiſſez en ſecret du déſordre & de la corruption des mœurs; mais ne les condamnez que par vos exemples. Vous n’êtes point encore aſſez autoriſée dans la vertu pour vous emporter contre le vice: laiſſez parler les juſtes & ceux qui en ont reçû la Miſſion, & réduiſez-vous humblement à pratiquer ce qu’ils vous diſent.

Il y a une ſorte de bienſéance & de pudeur pour ceux qui commencent à ſuivre la vertu: il faut qu’elle vous éclaire, qu’elle vous humilie & qu’elle vous touche à force de l’étudier & de la ſuivre, & vous n’en ſçauriez parler ſi-tôt, ſans être ſuſpecte d’oſtentation & de vanité.

Mais je fais tort à la Puiſſance qui vous touche & qui vous conduit; vous avez déja triomphé par ſon ſecours des obſtacles que j’oppoſe à votre Vertu: quel changement eſt le votre! Et quelle différence de cet édifice nouveau que la Grace vient d’élever en vous, d’avec cet édifice de chair que le monde y avoit formé! Vous n’agiſſez plus par le même eſprit; vous ne voyez plus par les mêmes yeux; vous n’avez plus la même volonté: vos déſirs, après avoir long-tems enchaîné votre ame à des objets périſſables, vous élevent maintenant au-deſſus des choſes terreſtres, & vous font tendre aux biens parfaits: vous ne vivez plus que de la vie de l’ame; quoique la votre ſoit encore unie à votre corps, elle n’eſt plus aſſujettie à l’empire de la chair; & ſemblable aux Cèdres du Liban, elle ne tient à la Terre que pour s’élever vers le Ciel.

Tout ce qui vivoit en vous y eſt mort: la Grace y a introduit une nouvelle vie, & le glaive du Dieu vivant a coupé dans votre cœur toutes les branches que pouſſoit la tige corrompue que le vieil-homme y avoit miſe. Plus de penchant pour les plaiſirs, plus d’amours, plus de préférence pour des attraits périſſables, plus de complaiſance pour vous-même; tous vos ſoins, tous vos mouvemens ſe réuniſſent au bien de l’ame; vos regards ſe détournent de tout ce qui vous avoit ſéduite; votre cœur ne pouſſe plus de ſoupirs, que pour regretter les momens que vous avez employés à plaire au monde: vous ne faites plus de pas que pour éviter ce que vous recherchiez, & vous ne formez plus de vœux qui ne ſervent à détruire ceux que vous aviez accoutumé de faire.

Ceux que vous voyiez tous les jours, & à tous momens, & qu’au gré de vos ſentimens & de vos déſirs vous ne voyiez pas encore aſſez, n’ont plus rien qui plaiſe à vos yeux. Cette vivacité que vous aviez pour eux eſt éteinte: vous ne reſſentez plus ni les inquiétudes de l’abſence, ni les mouvemens du retour, & l’on peut maintenant prononcer leurs noms devant vous ſans vous cauſer aucun trouble; enfin vous avez oublié pour jamais les douces habitudes que vous aviez formées avec eux, & dont vous avez dit tant de fois, que la ſeule mort étoit capable de vous détacher.

Quel progrès de la Grace dans votre cœur! Vous n’êtes plus entraînée par le torrent des paſſions du monde; vous ne reſſentez plus ni chagrin ni jalouſie contre les perſonnes qui vous faiſoient autrefois ombrage; vous leur avez abandonné les biens que vous leur diſputiez ſi vivement & toujours avec ſuccès; & tous chagrins ont ceſſé entre vous, parce qu’il n’y a plus ni chagrin ni jalouſie où il n’y a plus de concurrence.

Votre cœur ſi ſenſible autrefois ne reſſent plus ni crainte ni défiance; ces ſoins de plaire, ces délicateſſes recherchées, ces attentions ſi ſuivies ne ſont plus pour vous d’aucun uſage; tous ces goûts frivoles ſont immolés au devoir qui fait votre objet: votre ame s’en eſt détachée, & vous avez rompu avec vous-même, pour vous faire un plaiſir durable, de la privation de tous les plaiſirs qui périſſent.

Non-ſeulement vous êtes devenue inſenſible aux Créatures, mais aux avantages de la Fortune; l’ambition ne poſſede plus votre cœur; les biens & les honneurs qu’elle recherche vous paroiſſent vains & paſſagers; l’envie de paroître & de briller, ſi naturelle aux perſonnes de votre âge & de votre ſexe, ne vous agite plus, & ne vous fait point avoir recours à ces moyens forcés & ſouvent illégitimes que les femmes ambitieuſes mettent en uſage lorſqu’elles n’en ont pas d’autres, & qu’elles veulent, à quelque prix que ce ſoit, ſatisfaire leur vanité.

Enfin, Emilie, la ſeule idée du bien immortel vous occupe & vous conduit: vous vous êtes détachée du monde pour vous livrer à la main du Tout-Puiſſant; c’eſt cette main qui guide vos actions, & qui vous ſoutient; nul nuage n’obſcurcit la vérité qui vous éclaire: elle marche devant vous, & vous la ſuivez fidélement, ainſi que le Peuple de Dieu ſuivoit la colomne de feu qui le conduiſoit au déſert: toute poſſeſſion vous paroît mépriſable, hors celle de la Terre promiſe, & vous ne voulez point d’autre héritage que celui des enfans d’Abraham.

Ah! chere Emilie, qu’en pareille occaſion les chaînes de la fidélité ſont peſantes, & que les Conſeils que l’on donne, parce que l’on ſe croit obligé de les donner, ſe donnent de mauvaiſe grace. Mais j’ai promis, j’ai commencé, il faut achever: je frémis moi-même de ma réſolution; les avis qu’il faut que je continue de vous donner, ſont au-deſſus de ma portée: d’où me vient donc cette force? Il falloit, Emilie, que je m’uniſſe à vous, & que je vous ſuiviſſe juſques dans l’état où vous vous êtes élevée, pour que je puſſe m’acquitter de ma promeſſe.

Ce n’eſt pas aſſez de vous être détachée des choſes terreſtres & de vous voir ſupérieure à vous-même; ce n’eſt pas aſſez d’avoir été docile à la Grace qui vous a appellée, il faut l’être encore à celle qui vous ſépare du monde & de vous-même; mais c’eſt la Grace de la perſévérance qui nous ſanctifie & qui nous unit à Dieu. Vous avez ſuivi les deſſeins de Dieu ſur vous, quand vous avez été appellée, mais vous ne les avez pas encore remplis; la volonté du Pere des lumieres eſt que nous ſoyons Saints, & nous ne pouvons être Saints que par la perſévérance.

Le principal & l’unique but de tout ce que Dieu a fait pour vous, de ſa naiſſance, de ſa vie, de ſa mort & de ſa réſurrection; c’eſt votre ſanctification, & tout ce qu’il exige que vous faſſiez, tous les ſecours qu’il vous donne pour l’accomplir, toutes les graces qu’il vous communique, toutes les juſtices, toutes les miſéricordes qu’il exerce ſur vous, ne ſont que dans cette vûe: c’eſt où ſe réduiſent pour vous, ſon amour, ſa colere, ſes promeſſes, ſes menaces, ſes condeſcendances & ſes rigueurs.

Vous voyez donc bien, Emilie, que juſqu’à ce jour vous n’avez été que dans les moyens qui conduiſent à la Sainteté, & que vous n’avez point d’autre mérite que de les avoir mis fidélement à profit. Tous ces mouvemens que Dieu vous a donnés pour vous tirer de l’état où vous étiez; inſpirations, graces, bienfaits, eſpérances de ſes promeſſes, menaces de ſes jugemens, dégoût du monde, enfin tout ce qui accompagne la grace de la Vocation; rien n’a été inutile pour vous toucher, vous avez reçû la ſurabondance de la Grace, & vous ne l’avez pas reçûe en vain: mais pour achever de remplir les vûes de Dieu ſur vous, il faut que vous reconnoiſſiez que ces graces ne ſont pas ſeulement une vocation, mais encore un engagement à la Sainteté.

Je vous débite une morale bien ſérieuſe; avouez que vous ne vous y attendiez pas: je n’aurois pas crû moi-même, en commençant cette Lettre, m’engager ſi avant dans la Spiritualité. Cependant vous n’en devez pas être ſurpriſe, connoiſſant mon cœur, & ſon attachement pour vous, il ſe ſent une ſecrete joye de vous faire voir juſqu’à quel point il ſe détache de ſes propres mouvemens, pour ſe conformer aux vôtres, & pour vous donner ſujet, à force d’entrer dans vos nouveaux ſentimens, de vous ſçavoir à vous-même quelque gré, ſans bleſſer votre vertu, du pouvoir que vous avez encore ſur lui.

Continuez, Emilie, continuez à perſévérer dans vos ſages réſolutions, que les femmes qui vivent dans le faſte & dans la molleſſe, ne vous faſſent point envie, qu’elles s’applaudiſſent, à leur gré, de l’attention qu’on a pour elles, du trouble & de l’agitation qu’elles cauſent dans les cœurs qui ſont prévenus en leur faveur, & du culte profane, que l’on rend à leurs attraits.

Quelque flattée que ſoit leur gloire, des vivacités que l’on a pour elles, & des extravagances qu’elles font faire à ceux qui les aiment, elles ont des retours facheux que vous avez quelquefois éprouvés vous même, & qui vous vange pleinement de leurs plaiſirs

Vous avez quitté le monde, lorſque vous lui plaiſiez encore, & qu’il ne tenoit qu’à vous d’en jouir; elles le quitteront, ſuivant l’apparence, lorſqu’elles en ſeront mépriſées; leur retraite ne ſçauroit donc alors leur faire honneur, parce qu’elles n’auront plus rien à y prétendre, ni rien à lui refuſer.

Nous en voyons qui traînent honteuſement dans les aſſemblées, & les ſpectacles, les débris de leurs charmes, tandis que l’on y regrette les vôtres. Quelle différence du ſacrifice que vous venez de faire à Dieu, d’avec celui qu’elles lui réſervent!

Pendant qu’elles mettent leur étude à réparer l’outrage que le tems a fait à leur beauté, vous employez vos ſoins à orner votre Ame des vertus que vous aviez négligées: vos fonctions ſont bien différentes, & le ſuccès de vos ſoins ſurpaſſe de bien loin celui qu’elles doivent attendre de l’attention qu’elles ont à plaire; votre offrande eſt agréable à Dieu, & la leur eſt rebutée des hommes; tous vos pas vous conduiſent au Bien ſuprême, & toutes leurs démarches les en éloignent; vous avez tout à eſpérer du Dieu des Miſéricordes dans ce que vous faites, elles ont tout à craindre de Dieu & des hommes dans ce qu’elles font. Que de raiſons, Emilie, pour vous faire goûter les douceurs de votre retraite, & pour vous enflammer de plus en plus de l’amour des biens éternels.

En voilà plus, Emilie, que je ne croyois vous en dire; vous trouverez ſans doute que je m’énonce mal ſur les choſes du Salut; mais ſi vous n’êtes pas contente de mes expreſſions, vous devez l’être de ma complaiſance; elle n’eſt plus ſoupçonnée d’intérêt, comme elle pouvoit l’être autrefois, puiſqu’elle me fait approuver ce qui m’attriſte, & que lorſque je devrois me plaindre de votre changement, elle m’engage à reſpecter votre vertu.

🇬🇧 English Translation

REPLY FROM MONSIEUR LE COMTE D’ALBERT, To the Letter which Mademoiselle MAUPIN had written to him, to announce the decision she had taken to withdraw from the World.

You wish, Emilie, that I tell you my sentiment regarding the course you are taking: and from the manner in which you explain yourself, it seems to me that you expect me to approve your design so that you may follow it with greater confidence.

Do you consider to whom you are addressing yourself? Is it my religion, is it my heart, is it my complacency that you wish to put to the test? And do you expect, in consulting me, that I am enough the master of my feelings to strengthen you in your own? Have you lost the idea of what I am in relation to you? Is it not an insult to my misfortune to force me to approve it? And would you not deserve, as punishment for your injustice, that I should side with the world, against yourself?

I know you do not doubt the part I take in everything that can make for your happiness: but are you unaware that you cannot attain the happiness to which you aspire, except at the expense of my own, and without it costing me my repose? Should you not fear that, by dint of taking an interest in what you do, I may try to dissuade you from it? And can you wisely trust a man who would not know how to act in good faith without betraying his own interests? You know it, Emilie, since you renounce the world, my interests become quite different from yours.

To what extremity do you therefore reduce me, in order to respond to the good opinion you have of me? And how dearly it costs me to have persuaded you of my sincerity! I must detach myself from myself to conform to your intentions; I must stifle every feeling of sensibility and delicacy; I must, in short, hold a language to you entirely opposed to the movements of my heart, and sacrifice myself to please you. Never has reason gained such ground over nature: therefore, grant this sacrifice all the value it deserves; it is the greatest I have ever made, and which I could make in my life. Is it done, then? You choose the path of retreat: you leave the world, and we shall lose you forever; yet nothing seemed to press you yet, and you had in the charms of your voice alone enough to furnish its pleasures.

Nevertheless, you leave this world attentive to please you, and idolizing your talents: most of those who separate from it complain of its infidelity, and it is for it to complain of yours.

You prefer, you say, to be unfaithful to the world than to the light which illuminates you; you know its injustices and its caprices, and you only give it signs of your inconstancy in order to forestall its own.

But in truth, do you believe yourself sufficiently at peace with yourself not to be shaken in your resolution? The disgust that makes others withdraw is often mingled with spite; and if one cannot suspect you of being vexed with the world, do you not still love it as you leave it? And even if you no longer loved it, do you not have reason to believe that you are loved by it? Will you therefore have enough courage to raise yourself above these considerations, and to triumph, not only over your own feelings, but also over the regret that your loss inspires in others.

If you succeed, this victory is not common: most women have great difficulty deciding their course when they cease to please, and when, of everything they leave to the world, nothing concerns them more than the disgust it feels for them.

Do you feel perfectly detached from those sweet habits you contracted with it? Are all the ties by which you held to it broken? Does the horror of the solitude to which you are going to reduce yourself not frighten you? Is Nature in agreement with it? And do you not fear that the virtue which separates you from the world may gain too much over your self-love?

Do not deceive yourself, Emilie, you will carry it with you into your retreat, this self-love: it will secretly maintain, without your realizing it, communication with the world, and they will then both act in concert to shake and seduce you. It allows you now to dispose of your feelings in appearance, because it seems content with the glory found in overcoming one’s passions; but this glory which flatters it today will perhaps soon appear to it as a chimera. It will want to make you understand that in the world as elsewhere, one can moderate one’s desires, that pleasures are more dangerous in the distance than when one considers them up close; that they owe all their value only to the idea one forms of them in solitude, and that usage often removes what a heated imagination lends them.

You will tell me that you know them well enough never to forget their abuse; but believe me, your imagination will belie your memory: you will form a new idea of these pleasures as if they had changed their nature: the world will appear more beautiful to you as soon as you are no longer in it; your senses, which will be rested and will have regained new strength, will still draw your desires toward it. This same self-love, which will side with your senses, will make you regard your retreat more as an effect of your inconstancy than as the work of your reason; it will persuade you that your zeal was too prompt, and your steps too hasty. You will listen to it, despite the great motives which determined you; perhaps there will be moments when you will agree with it, and when you will form a reason against your very reason.

Besides, you will find more obstacles than you think in the state of life you are choosing: I know you have courage, but are you sure you will have constancy? Will the solitude which does not frighten you in the heat of your zeal have nothing that repels you and overcomes you? Do you expect to be exempt from the boredom which accompanies it? And will your mind be able to defend itself from the dejection into which it falls, when deprived of all commerce, it will have nowhere to lean but upon itself. We have far fewer resources within ourselves than we think. Whatever disgust may sometimes distance us from society, this disgust soon yields to the attraction of its charms, and although we always love ourselves above all else, you would not believe how much and to what extent we displease ourselves.

But I forget that you have made your decision, and that all these reconsiderations I make you undertake upon yourself are useless. It is no longer a question of distracting you from a design you do not wish to abandon; it is only a matter of the rules one must prescribe for oneself in following it. Why am I not at hand to give you some, and to enlighten you on the use you should make of virtue!

How unrecognizable and different from itself is this virtue in the actions and discourses of those commonly called the devout. They believe they are expressing its character in the use they make of it, yet they only express to us their temper and their passions; they pretend to follow its maxims, and they follow solely their own impulses: instead of conforming to it, they conform it to themselves and bring it back to their own inclinations; and far from transporting themselves into its spirit and detaching themselves from their own, they subject it to their senses, and make it serve only their own designs.

Virtue is humble, modest, charitable, disinterested, and compassionate. It retains none of these qualities with these devout individuals: in truly converted souls, it covers the faults of one’s neighbor, excuses them, minimizes them, and often hides them even from itself. In the devout, it indiscreetly unveils them, speaks of them immoderately, exaggerates them, and most often even poisons them, under the pretext of wishing to correct them.

What a dreadful character they give it! It is slanderous in their mouth, when it should be zealous; indiscreet, when it must be circumspect; it is cruel, when charity would demand it to be condescending; proud, unjust, and vindictive, when it must be humble, equitable, and merciful; in short, they give it all the sentiments of vice, under the specious color of Religion.

Discern, Emilie, discern the false virtue of these self-proclaimed devout people from the sincere virtue of the Saints; let the feelings that separate you from the world not inspire presumption in you; be wise and circumspect in your words; do not speak of the vices of the age with an ostentation of virtue: groan in secret over the disorder and corruption of morals; but condemn them only by your examples. You are not yet authorized enough in virtue to lash out against vice: let the just and those who have received the Mission speak, and humbly restrict yourself to practicing what they tell you.

There is a kind of propriety and modesty for those who begin to follow virtue: it must enlighten you, humble you, and move you by dint of studying and following it, and you cannot speak of it so soon without being suspected of ostentation and vanity.

But I do an injustice to the Power which moves and guides you; you have already triumphed, with its help, over the obstacles I oppose to your Virtue: what a change is yours! And what a difference between this new edifice that Grace has just raised within you, and that edifice of flesh that the world had formed there! You no longer act by the same spirit; you no longer see with the same eyes; you no longer have the same will: your desires, after having long chained your soul to perishable objects, now raise you above earthly things, and make you tend toward perfect goods: you live only by the life of the soul; although yours is still united to your body, it is no longer subjected to the empire of the flesh; and, like the Cedars of Lebanon, it only holds to the Earth to rise towards Heaven.

Everything that lived within you there is dead: Grace has introduced a new life there, and the sword of the living God has cut in your heart all the branches that the corrupted stem, which the old man had put there, was pushing forth. No more inclination for pleasures, no more loves, no more preference for perishable attractions, no more complacency for yourself; all your cares, all your impulses unite for the good of the soul; your gaze turns away from everything that had seduced you; your heart no longer utters sighs except to regret the moments you spent pleasing the world: you take no steps except to avoid what you sought, and you no longer form wishes that do not serve to destroy those you were accustomed to making.

Those you saw every day, and at every moment, and whom, according to your feelings and desires, you did not yet see enough, no longer have anything that pleases your eyes. That liveliness you had for them is extinguished: you no longer feel the anxieties of absence, nor the impulses of return, and one can now pronounce their names before you without causing you any trouble; finally, you have forgotten forever the sweet habits you had formed with them, and of which you said so many times that death alone was capable of detaching you.

What progress of Grace in your heart! You are no longer swept away by the torrent of the world’s passions; you no longer feel either sorrow or jealousy against the people who formerly caused you shadow; you have abandoned to them the advantages you disputed so vividly and always successfully; and all sorrows have ceased between you, because there is no longer either sorrow or jealousy where there is no longer competition.

Your heart, formerly so sensitive, no longer feels either fear or defiance; those efforts to please, those sought-after delicacies, those attentive follow-ups are no longer of any use to you; all these frivolous tastes are sacrificed to the duty which is your object: your soul has detached itself from them, and you have broken with yourself, to make a lasting pleasure for yourself, out of the deprivation of all pleasures that perish.

Not only have you become insensitive to Creatures, but also to the advantages of Fortune; ambition no longer possesses your heart; the goods and honors it seeks appear vain and fleeting to you; the desire to appear and shine, so natural to persons of your age and sex, no longer agitates you, and does not make you resort to those forced and often illegitimate means that ambitious women use when they have no others, and when they wish, at any cost, to satisfy their vanity.

Finally, Emilie, the sole idea of the immortal good occupies and guides you: you have detached yourself from the world to surrender yourself to the hand of the Almighty; it is this hand which guides your actions and sustains you; no cloud obscures the truth which enlightens you: it walks before you, and you follow it faithfully, just as the People of God followed the pillar of fire which led them through the desert: all possessions seem despicable to you, except that of the Promised Land, and you desire no other inheritance than that of the children of Abraham.

Ah! dear Emilie, in such an occasion, how heavy are the chains of fidelity, and how grudgingly are the Counsel given, which one feels obliged to give. But I promised, I began, I must finish: I tremble myself at my resolution; the advice I must continue to give you is beyond my reach: where does this strength come from? It was necessary, Emilie, that I unite myself to you, and that I follow you even into the state to which you have elevated yourself, so that I might acquit myself of my promise.

It is not enough to have detached yourself from earthly things and to see yourself superior to yourself; it is not enough to have been docile to the Grace which called you, you must also be docile to that which separates you from the world and from yourself; for it is the Grace of perseverance which sanctifies us and unites us to God. You followed the designs of God concerning you when you were called, but you have not yet fulfilled them; the will of the Father of lights is that we be Saints, and we can only be Saints through perseverance.

The principal and unique goal of everything God has done for you—His birth, His life, His death, and His resurrection—is your sanctification, and everything He demands you do, all the help He gives you to accomplish it, all the graces He communicates to you, all the justices, all the mercies He exercises upon you, are only with this view: it is to this that His love, His anger, His promises, His threats, His condescensions, and His severities are reduced for you.

You see clearly, then, Emilie, that up to this day you have only been in the means which lead to Holiness, and that you have no other merit than having faithfully put them to good use. All these impulses that God has given you to draw you from the state you were in—inspirations, graces, benefits, hopes of His promises, threats of His judgments, disgust with the world, finally everything that accompanies the grace of Vocation—nothing has been useless in moving you, you have received the superabundance of Grace, and you have not received it in vain: but to complete the fulfillment of God’s designs concerning you, you must recognize that these graces are not only a vocation, but also an obligation to Holiness.

I am delivering quite a serious moral discourse; admit that you did not expect it: I would not have believed myself, when beginning this Letter, that I would engage so deeply in Spirituality. However, you should not be surprised, knowing my heart and its attachment for you; it feels a secret joy in showing you to what extent it detaches itself from its own impulses to conform to yours, and to give you cause, by dint of entering into your new sentiments, to grant yourself some credit, without offending your virtue, for the power you still have over him.

Continue, Emilie, continue to persevere in your wise resolutions; may the women who live in splendor and luxury not cause you envy, let them applaud themselves, as they wish, for the attention they receive, for the trouble and agitation they cause in hearts preoccupied in their favor, and for the profane worship that is rendered to their charms.

However flattered their glory may be by the vivacity shown towards them, and the extravagances they make those who love them commit, they have vexing returns that you yourself have sometimes experienced, and which fully avenge you of their pleasures.

You left the world when you still pleased it, and when it was entirely in your power to enjoy it; they will leave it, according to all appearances, when they are despised by it; their retreat will therefore not be able to do them honor then, because they will have nothing left to claim from it, nor anything to refuse it.

We see some who shamefully drag the remnants of their charms through assemblies and spectacles, while your own are regretted there. What a difference between the sacrifice you have just made to God, and the one they reserve for Him!

While they make it their study to repair the outrage that time has done to their beauty, you employ your care to adorn your Soul with the virtues you had neglected: your functions are very different, and the success of your care far surpasses what they should expect from the attention they have to please; your offering is agreeable to God, and theirs is rejected by men; all your steps lead you to the Supreme Good, and all their efforts move them away from it; you have everything to hope for from the God of Mercies in what you do, they have everything to fear from God and men in what they do. What reasons, Emilie, to make you taste the sweetness of your retreat, and to inflame you more and more with the love of eternal goods.

There you have more, Emilie, than I thought I would tell you; you will no doubt find that I express myself poorly on the things of Salvation; but if you are not content with my expressions, you must be content with my compliance; it is no longer suspected of self-interest, as it might have been before, since it makes me approve what grieves me, and since, when I ought to complain of your change, it engages me to respect your virtue.